La fronde hospitalière n’est pas un coup de tonnerre dans un ciel serein ! (par Sandrine Faucher)

Je suis de celles qui ont choisi de prendre soin plutôt que de faire des soins. Bien que « Ni bonne, ni conne, ni nonne » comme nous le revendiquions en 1991, les infirmières sont en première ligne pour accueillir, recevoir, porter, panser et penser les maux physiques et ou psychiques de tous les usagers sans discrimination sociale, raciale, sexuelle, religieuse ou culturelle.  

Je ne suis pas arrivée à la psychiatrie publique par vocation par contre j’y suis restée parce que j’y ai trouvé des valeurs humanistes, philosophiques orientées par une éthique : celle du sujet. L’hôpital public et la psychiatrie faisaient alors bon ménage. Puis les réformes hospitalières visant à modeler l’hôpital psychiatrique sur l’hôpital somatique, initiées par des gouvernements de droite comme de gauche, ont commencé à se succéder.

L’hôpital Français, pivot du dispositif de soins, reconnu internationalement pour ses performances dans de nombreuses disciplines et terreau pour des nouvelles générations de soignants venant se former dans ses pôles universitaires, est devenu avec le virage libéral pris par l’ensemble des politiques, le symbole d’une soi-disant gabegie  qu’il fallait à tout prix réformer. De Claude EVIN à Roselyne BACHELOT, chaque ministre en charge de la Santé a progressivement transformé cette institution pour la vider de son sens.

En toile de fond, depuis 1994, l’Accord général sur le commerce des services (AGCS) initié par l’Organisation Mondiale du Commerce et défendu alors par la Commission Européenne qui représentait 15 pays. Cet accord n’est pas un traité bouclé une fois pour toutes, mais un cadre qui prévoit des séries de négociations successives qui ont lieu périodiquement en vue d’élever progressivement le niveau de libéralisation des services dont la Santé, la gestion de l’Eau, l’Education, la Culture, ou encore l’Audiovisuel… Et tout comme cet accord, les gouvernements successifs depuis quinze ans avec les lois instituant les Agences Régionales de l’Hospitalisation (ARH), la Nouvelle Gouvernance, le plan Hôpital 2003, le plan Hôpital 2007 et maintenant 2012, la tarification à l’activité (T2A) ou la valorisation de l’activité psychiatrique (VAP) et désormais la loi « Hôpital, Patient, Santé, Territoire » ont métamorphosé l’institution hospitalière dont la mission initiale était d’offrir des soins de qualité pour tous en un hôpital entreprise vendant des soins toujours plus chers.

En moins de deux décennies, l’Etat Français, de manière artificielle, a cassé ce bel outil qu’était l’Hôpital public. Je dis artificiellement pour deux raisons essentielles au malaise d’aujourd’hui : la pénurie du personnel soignant et la chasse au déficit chronique.

La pénurie en personnel soignant est due pour les médecins au Numérus Clausus ; le ministère décide sur des critères comptables du nombre de médecins qu’il pourra former. Cela ne tient pas compte de la démographie du monde médical ni des besoins de la population.

La pénurie en infirmiers est plurifactorielle. Elle vient d’un manque d’anticipation par les pouvoirs publics des départs en retraite toujours plus précoces. La durée d’une carrière infirmière est de plus en plus courte : de cinq à sept ans actuellement dans certains grands centres hospitaliers pour cause de pénibilité morale. La mise en place des 35 heures non anticipée par des embauches obligeant les infirmiers à toujours plus de flexibilité a débouté beaucoup de vocations hors du champs sanitaire. 

De même, en psychiatrie, la pénurie de personnel infirmier tient à l’arrêt de la formation spécialisée pour ce personnel depuis 1993. Le diplôme unique pour les infirmiers, qu’ils exercent auprès des personnes malades organiquement ou psychiquement a certes permis de faire des économies en matière de formation mais a mécontenté tout le monde dans la chaîne du soin. Et la disparition progressive des infirmiers de secteur psychiatrique pour cause de départ en retraite rend difficile les prises en charge. Car jusqu’à présent, ces infirmiers expérimentés, participaient à la transmission des pratiques spécifiques auprès des personnes atteintes de troubles du comportement, de psychose ou de névrose. Une fois diplômés, beaucoup de jeunes professionnels préfèrent s’orienter vers les soins dits techniques, plus concrets et plus faciles à intégrer que les soins psychiques qui nécessitent un approfondissement en sciences humaines et un travail sur soi.

Désormais, ni l’approche organiciste, ni l’approche psychiatrique n’arrivent à fidéliser les infirmiers dans une discipline et le turn-over de ce personnel s’en ressent sur la qualité des prises en charge. 

A cela, s’ajoute un développement démesuré des tâches administratives en lien avec le codage de chaque acte dans un but comptable et la traçabilité de tous les actes exigée par une réglementation toujours plus procédurière. Désormais, les soignants passent plus de temps sur le clavier de leur ordinateur à justifier de leurs actes qu’auprès des patients. Stressés par des directions toujours plus obsédées par le rendement, quelques fois malmenés par des usagers mécontents d’attendre ou dont la souffrance par manque de temps n’est pas écoutée, les soignants sont de plus en plus souvent en grève avec des revendications corporatistes : grève des urgentistes, grève des médecins étrangers, grève des infirmiers. Jusqu’à ce jour, nous n’avions jamais vu réunis sous la même banderole : les élites de la médecine côtoyer les internes, les personnels soignants tout syndicat confondu, des représentants d’usagers et le monde de la psychiatrie. Le cynisme politique et la casse de l’hôpital public ont réussi à mettre tout le monde d’accord. C’est dire l’urgence de la situation !!

Et malgré des amendements vite concédés par Madame BACHELOT aux grands mandarins des hôpitaux universitaires, le mouvement de mécontentement ne s’est pas affaibli au regard  des chiffres du 14 mai dernier.

Et si les soignants ne veulent pas être assimilés à des bureaucrates ni à des gestionnaires, il est faux de dire que l’hôpital public est mal géré et qu’il entretient un déficit chronique. Son déficit est comparable à celui de la sécurité sociale. Il est organisé par des fonctionnaires au plus niveau de l’état qui soumettent à l’hôpital des injonctions contradictoires. Ses missions de Santé publique s’accroissent au même rythme que la précarité de nos concitoyens. Ce  qui me fait poser la question du prix qu’un Etat ou une communauté d’états est prêt à mettre pour que l’ensemble de la population dont il ou elle assume la destinée soit en bonne santé ?

Peut-on prévenir et guérir des maux dont la racine se situe dans des choix politiques de société et se traduisent par  des addictions, des grossesses à l’adolescence, le surpoids des jeunes et des populations précaires, le mal-être entraînant des conduites suicidaires, la mal-bouffe et les pathologies cardio-vasculaires ou encore les cancers aux facteurs environnementaux ?

La tarification à l’activité ou la valorisation de l’activité en psychiatrie amènent des solutions comptables et contraignantes à des problèmes humains, complexes et plurifactoriels.

 Diminuer l’offre de soin en verrouillant l’accès à la formation de personnes désireuses de se lancer dans la carrière sanitaire fut la réponse que l’Etat libéral fit à la demande exponentielle des français en matières de soins. Avec la pénurie de soignants, des services commencèrent à fermer d’abord en période estivale, puis les week-ends et ensuite définitivement au nom de restructuration et de rationalisation des dépenses. Après un mouvement massif et volontaire de créer des structures de proximité entre 1970 et 1990, l’Etat s’est désengagé progressivement pour recentrer désormais toutes les activités sanitaires sur des pôles dits d’excellence. Peu nombreux, et difficilement accessibles, ils ne peuvent réaliser de mission de prévention. Ils sont dans le curatif, lucratif et intéressent en cela de plus en plus des sociétés privées quelques fois côtées en bourse qui gèrent actuellement des cliniques privées.

Puisque l’échelon national ne garantit pas aux citoyens lambdas le droit à la santé, il est donc temps de mener à un échelon supra national un plan d’action environnement-santé comprenant une politique de santé publique volontariste qui intégrerait les différentes politiques sectorielles de l’agriculture, de l’industrie, de l’éducation, de l’économie. Une Europe de la santé est un projet soutenable pour des milliers de professionnels et  d’usagers du système sanitaire, encore faut-il comme Europe Ecologie le demande que les prochains députés européens prennent clairement position pour exclure de l’AGCS le domaine de la Santé !

Sandrine FAUCHER, Candidate Europe Ecologie Nord-Ouest