Road Movie #4-5/16 : Éric Besson ment

C’est dans un contexte chargé que ce sont inscrits ces trois jours de campagne sur le littoral. Maintien du délit d’aide au séjour irrégulier malgré la mobilisation de nombreux acteurs, réforme de l’accès au droit dans les centres de rétention, interpellations de migrants à Calais suivi de l’annonce du démantèlement de la « jungle » : les politiques actuelles suivent avec constance la même pente glissante sans apporter de réponse aux questions de fond. Aussi pour mieux saisir les enjeux et permettre la mise en place d’une véritable alternative à l’approche sécuritaire actuelle, ce circuit thématique dans l'euro-région m'a emmenée dans plusieurs lieux emblématiques à la rencontre des acteurs de terrain.

Première étape : Steenvoorde, petite ville qui abrite un camp d’Erythréens. A proximité d’une aire d’autoroute, les migrants tentent la nuit tombée de s’introduire dans les camions en direction de Calais, dernière étape avant la Grande Bretagne. L’association Terre d’errance s’y est implantée à l’automne à l’image de la structure mère fondée à Norrent Fontes. La mairie, rapidement informée du projet et interpellée par le nombre croissant de migrants installés dans les bois avoisinants a accordé qu’un campement soit créé sur un terrain municipal. Une condition cependant : pas plus de 25 personnes dans le camp, ce qui lui permet aussi de réguler les flux. De leur côté, les bénévoles fournissent un accès aux douches, de quoi manger et maintenir le site propre. La démarche de concertation avec la mairie a porté ses fruits puisque le système d’autorégulation a l’air de fonctionner. Sous les trois tentes faites de bâches et de structures métalliques, les Erythréens semblent acceptés par les habitants.

Leur situation n’est certes pas comparable à la dureté de la survie dans certaines « jungles » mais les conditions de vie restent précaires. Prochainement un projet de rénovation devrait rendre l’aire de Saint Laurent inaccessible. Les flux de migrants devraient se déplacer vers d’autres lieux et la municipalité a informé l’association de sa volonté de sortir du dispositif à cette occasion. En attendant, et tant que nécessaire, les bénévoles resteront vigilants mais tout cela génère de réels questionnements. L’engagement humanitaire des militants n’exclut pas une demande de réponses politiques pour mettre un terme aux absurdités dont ils sont témoins jour après jour. Il faudrait donner à ces migrants, originaires d’un pays ou la situation politique très tendue, une chance de pouvoir reconstruire leur vie. Convaincue que l’Europe est l’échelon de réponse qui convient pour faire cesser le jeu de ping-pong macabre auquel se livrent les Etats, c’est le message que je m’attache à faire passer au long de la rencontre.

Après avoir échangé quelques mots avec de jeunes érythréens restés sous les tentes pour la journée (un architecte et un prof d’arabe), nous prenons la route pour Calais. Cette ville symbolise à elle seule toute la problématique autour des migrants. Ici les associations sont en place depuis plusieurs années. Leurs combats et leurs actions sont connus des médias et des pouvoirs publics. Les enjeux politiques s'invitent rapidement dans le débat : Les propositions récentes d’Eric Besson n’ont pas convaincu. Mais comment aurait-t-il pu en être autrement ? Axées sur un renforcement des coopérations policières et un contrôle accru de la frontière franco anglaise, elles ne sont qu’une nouvelle illustration de l’approche du gouvernement. Et l’annonce pourtant attendue de mesures humanitaires, à défaut de réponses sur le fond, n’a trompé personne. Le dispositif n’apporte rien de bien nouveau et ne devrait pas réellement modifier la situation des migrants sur Calais. Les quelques avancées devraient de surcroît être éclatées sur le territoire ce qui limitera leur utilité. Quant à la mesure phare  de Mr Besson : « Plutôt que de laisser fermer les entreprises, nous démantèleront la jungle  », elle parle d’elle-même par son incohérence.

Bref, le climat est tendu à Calais et c’est surtout de stratégie associative dont nous discuterons. Les associations le répèteront, elles se sentent instrumentalisées par un pouvoir dont elles sont aussi tributaires. Tous avouent en effet avoir besoin du soutien financier des autorités. Pour autant la réalité du terrain les met souvent face à une gestion des flux migratoires dont ils voient au quotidien les effets néfastes. Alors que faire ? Faut-il rester au conseil des migrants  ou claquer la porte ? Comment concilier engagement humanitaire et volonté d’améliorer le cours des choses sur plus long terme sans risquer de voir les maigres soutiens disparaître ? Le débat est vif et ne sera pas tranché.

D’autre part, toutes les associations présentes l'assurent : la fermeture annoncée de «la jungle» de Calais entraînera la dispersion d’une partie des migrants vers d’autres voies de passage. Les autres se cacheront un peu plus mais ne disparaîtront pas pour autant. Plus isolés, précarisés, ils seront aussi plus vulnérables aux réseaux mafieux. L’existence des « jungles » n’est qu’un symptôme du manque de concertation entre la France et l’Angleterre. Une bonne partie pourrait d’ailleurs, ici où là solliciter une protection internationale au titre de l’asile et un certain nombre n’est dans tous les cas pas expulsables. Non régularisés ils sont relégués dans un no man’s land juridique. Cela ne peut pas continuer ainsi. Les 27 doivent se mettre d’accord sur une gestion plus cohérente des flux migratoires dans le respect des individus.

La deuxième journée de ce circuit thématique pouvait ressembler à la précédente sur la forme : Visite de terrain à Cherbourg, suivi d'un débat à Ouistreham. Cherbourg n’a rien à voir avec Calais en terme de flux mais c’est la même histoire. Le port sert de zone de passage, généralement à destination de l'Irlande. Récemment une double barrière de barbelés a été montée pour décourager les intrusions. Les mesures de sécurité ont été renforcées et c’est le plus souvent en amont que les migrants entrent dans les camions. Le coût des mesures de sécurisation des ports est exhorbitant : 17 millions d’euros pour Calais, plus d’un million pour Cherbourg. Cette question du coût (sécurisation, reconduites à la frontière) reviendra d’ailleurs souvent au cours des 3 jours. Les sommes interpellent…

Ici comme à Steenvoorde, le maire a pris les devant et les migrants ont put s’installer sur un terrain municipal. Des arrestations récentes les ont cependant rendus méfiants et il ne sera pas possible de les rencontrer. Arrivés au local du collectif Itinérance, le débat s’engage rapidement. Les bénévoles s’attendent à un afflux avec la fermeture prévue de la « jungle » et les questions posées rappellent celles entendues à Steenvoorde ou Calais. Que peut faire le Parlement européen? Quels sont ses moyens d'action et de pression au niveau politique? Quelles alternatives aux conséquences absurdes des politiques actuelles ? Il faut donc détailler les propositions mais aussi les limites actuelles de l'action européenne. Pour cela, mon expérience sur le terrain et ma fonction de Présidente de la sous-commission des Droits de l'Homme au Parlement sont une force. Ce sont en effet nos modes de vie, qu’il s’agit bien de modifier. Responsables entre autres des dérèglements climatiques ils ont en effet un impact direct sur la dégradation des conditions de vie dans les pays du Sud qui peut être aussi un facteur de migration au-delà des autres causes plus connues (conflit armé .. ). A la fin de la rencontre, les bénévoles m'interpellent sur le sort d'un jeune Afghan arrêté quelques heures auparavant. Retenu au centre de rétention administrative de Oissel et sur le point d’être renvoyé vers la Grèce, je me propose de le rencontrer. Cette étape est en effet prévue dans mon programme.

C'est donc chargée d'une nouvelle mission que je rejoins Ouistreham pour participer à un ciné-débat. La projection du film Welcome permet de lancer la discussion. La première satisfaction vient directement de la salle car la grande majorité de spectateurs reste pour le débat. Le film a suscité l’intérêt du public, peu informé sur les enjeux politiques et juridiques relatifs à ces questions. La question de l’aide au séjour irrégulier, en particulier, thème central du film interpelle. Que dit la loi ? Que risque-t-on réellement ? Entourée d'un représentant de la Cimade et du porte parole du collectif 14 pour la défense des droits des étrangers, nous expliquons, et tentons d’apporter des pistes pour un approche plus humaine et plus juste. Cette rencontre me permet aussi de prendre du recul sur tout ce que j'ai vu depuis deux jours.

La dernière journée du circuit a pris une nouvelle importance après mon déplacement à Cherbourg et, lors de ma visite du Centre de rétention, j'ai l'occasion de venir en aide au jeune Afghan. En application d’un règlement européen (Dublin II), les demandeurs d’asile n’ont pas le choix du pays dans lequel ils peuvent déposer leur demande. Quels que soient leurs liens familiaux ou leurs facilités linguistiques c’est en principe le premier dans lequel ils transitent qui doit traiter leur demande ce qui n’a pas de sens car ils n’ont bien souvent aucune attache dans ledit pays ; la Grèce en l’occurrence. Or, s’appuyant sur une note récente du Haut commissariat aux réfugiés, le tribunal administratif de Paris a suspendu courant avril le renvoi vers la Grèce d’un migrant. J'informe donc les officiers présents de cette récente jurisprudence. Face à mes arguments ils m'invitent à écrire à l'administration, initiative dont je m'acquitte à Rouen avant de rencontrer les associations locales de défense des droits. Son renvoi sera évité in extremis.

A Rouen, mon dernier rendez-vous confirme certaines de mes idées. Dans les ports, les villes ou les villages ce sont les mêmes interrogations. Quelle vision des valeurs universelles pour lesquelles elle combat pourtant à l’extérieur, l’Europe offre-t-elle à ces migrants ? Ils sont ballottés d’un pays à l’autre, soumis à des législations toujours plus complexes et qui sont incompréhensibles à leurs yeux comme à ceux de la grande majorité des citoyens. Cette situation n’est pas admissible fortiori pour ceux d’entre eux qui, mineurs devraient pouvoir bénéficier d’une réelle protection et formation. Nous avons besoin d’une véritable politique commune européenne sur ces questions. Pour commencer bien sur, la directive retour et le règlement Dublin II doivent être supprimés. Il est en effet primordial que les demandeurs puissent choisir leur pays d’accueil en fonction des liens qu’ils ont déjà avec ce pays (langue, famille ..). Ensuite, il nous faut créer un véritable corpus de droits afférents aux différents statuts que peuvent acquérir les migrants. La création d’un statut européen des réfugiés délivrés par un organisme d'experts indépendants des états pourrait par exemple permettre de dépasser les clivages nationaux. Cela favoriserait aussi un traitement plus équitable de ces questions et une plus grande fluidité. Le poids de l’union européenne sur la scène internationale en serait renforcé. L’extension des politiques mises en œuvre au niveau national comme ce fut le cas pour l’adoption du pacte pour l’immigration et l’asile ne peut constituer une politique commune acceptable. L’humain doit être replacé au cœur des débats ! C’est persuadée de la nécessité d’agir en ce sens auprès du Parlement européen que je reprends la route.

Hélène FLAUTRE