L'enlèvement d'Europe
S’il s’agissait d’une banque, on parlerait d’un hold-up. S’il s’agissait d’un personne, on parlerait d’un rapt. Dans les deux cas au moins, une chose est sûre : les médias en parleraient ! Ici le délit est moins grave, il n’est que politique et institutionnel. Ni effraction, ni trace de sang ; pas de banquier désespéré ou de familles éplorées à exhiber… Et pourtant, les faits sont là. A un mois de la tenue des élections européennes, jamais scrutin d’une telle importance n’aura fait en France l’objet d’un tel effacement !
L’Europe n’en est pas à son premier enlèvement. Depuis la Grèce antique, la mythologie raconte comment cette princesse d’Asie qui donna son nom à notre continent fût enlevée par Zeus dissimulé sous les traits d’un taureau.
Dans ce second rapt, en version française et avec un budget digne d’un téléfilm de série B, Nicolas Sarkozy – qui n’est pas Zeus – et les leaders politiques nationaux – qui ne logent pas encore à l’Olympe – sont les piètres figurants d’une mascarade franco-française.
En effet, et en dépit des enjeux considérables qui se profilent derrière ces élections, la plupart des formations politiques n’ont, à J – 30, pas vraiment commencé à battre campagne sur les questions qui se rapportent directement à ce scrutin. A l’exception d’Europe Ecologie, il ne se trouve personne pour débattre de la position de levier que pourrait avoir l’Union dans la négociation sur le changement climatique qui s’ouvrira en fin d’année à Copenhague ; personne pour mettre sur la table la réforme de la Politique Agricole Commune et qui sera pourtant un des grands chantiers de cette euro-mandature ; personne pour discuter de l’indispensable transformation écologique de l’économie sur notre continent quand ce sujet est au cœur même de la politique actuelle aux Etats-Unis ; personne encore pour avancer la mise en place d’un bouclier social européen afin de protéger nos concitoyens durement touchés par la mutation inéluctable de notre appareil productif ; personne toujours pour débattre des politiques essentielles à mettre en place en faveur des pays en développement pour réguler en amont des phénomènes migratoires qui ne cesseront d’être plus massifs vers les pays de l’Union…
J’arrête là l’énumération, tant la liste des questions ne pouvant trouver de réponses adéquates qu’ à l’échelle de politiques européennes est longue et que le temps presse déjà… Cet échéancier européen est à la fois dense, capital et à engagement quasi-immédiat. Que le traité de Lisbonne soit ou non ratifié, le Parlement européen qui sortira des urnes le 7 juin prochain aura un rôle essentiel à jouer dans ces décisions structurelles à prendre, tout comme il aura bien plus qu’un mot à dire sur la reconduction ou non du très inopérant président de la Commission européenne, Jose Manuel Barroso.
Au lieu de cela, la classe politique nationale (qui n’a jamais autant mérité ce qualificatif), ainsi que les médias qui la suivent de si près au point parfois de la devancer, restent obstinément focalisés sur les jeux de basse-cour d’une élection présidentielle qui se tiendra dans plus de trois ans ! Sans parler des plus anticipateurs – ou des plus désespérés – qui se perdent déjà en supputations surréelles à propos de 2017 !
La vérité, c’est que la France est frappée d’une pandémie intérieure grave, qui ne provient pas du Mexique, mais des armées mexicaines des deux principaux partis où l’on compte par dizaines les seconds couteaux se rêvant un destin présidentiel.
Plus le pouvoir effectif de l’économie et de la politique échappe au cadre national, plus les acteurs censés incarner la vie publique semblent se replier dans les oripeaux d’un pouvoir sans lame. Croyant échapper à la dilution de sa puissance d’antan, notre régime politique s’est engouffré depuis quelques années dans une présidentialisation accrue de ses institutions ; il vient même plus récemment d’entrer en phase de présidentialisation totale du débat public. Un extraterrestre débarquant dans l’Hexagone pour délivrer un message à ses habitants aurait aujourd’hui bien peu de chances d’être entendu… à moins naturellement qu’il n’honore le couple présidentiel ou qu’il n’ait en réserve un bon commentaire sur les dernières excuses de Ségolène Royal ou le dernier ouvrage de François Bayrou !
Qui sont les responsables de cette occultation des enjeux de fond des élections européennes ?
Comme dans toute compétition, Nicolas Sarkozy se plait à être en tête (ou, à défaut, de le faire croire). Son habileté à organiser l’agenda médiatique et l’ensemble du jeu politique français autour de sa personne est indiscutable, et il use avec un certain brio et une régularité horlogière des effets d’annonce permanents. Son omniprésence médiatique est sans égale dans un pays démocratique. D’une présidentielle l’autre, tout scrutin intermédiaire susceptible d’entamer son crédit en vue d’une éventuelle réélection est délibérément dévaluée, rétrécie ou détournée. Sarkozy a en effet tout à perdre d’un véritable débat sur le rôle et l’influence croissante du Parlement européen dans nos grandes orientations politiques. D’abord, parce que cela contredirait l’image régalienne qu’il donne à l’envie de la fonction présidentielle. Le prétendu succès de sa présidence de l’Union de l’an passé en ressortirait très écorné : certes, il a fait montre de réactivité, mais son action a été brouillonne et sans véritable vision de la crise sur le long terme. Depuis trente ans en France, le parti du chef de l’Etat semble condamné à perdre les élections européennes. Sarkozy en est conscient et cherche par des subterfuges douteux à conjurer le sort. Il le fait notamment en raccourcissant à la limite de l’indécence la durée effective de la campagne. Chef de sa majorité, ce n’est que ce 5 mai qu’il s’est enfin décidé à lancer ses troupes, avec au passage et un beau clin d’œil personnel au second anniversaire de sa propre élection. Il refermera cette parenthèse d’un mois avec la visite d’Obama en France. Gageons que ce 6 juin, lendemain de la clôture officielle de la campagne et veille du scrutin, nous aurons droit à un « sarko-show » d’une ampleur rarement atteinte. Durant cette micro-campagne, je prends d’ores et déjà le pari que les grands enjeux européens et en particulier ceux qui relèvent des compétences du Parlement européen seront systématiquement escamotés dans un exercice qui s’apparentera à un simple tour de chauffe de la présidentielle de 2012.
Mais ne soyons pas naïfs. Pour qui suit depuis plusieurs années le personnage et observe avec attention les jeux médiocres d’une politique politicienne dont la France n’a malheureusement pas l’apanage, on ne pouvait guère s’attendre à mieux de la part de Sarkozy.
Non, ce qui me choque le plus dans ce piège grossier tendu par Sarkozy, c’est l’étonnante facilité avec laquelle tout ce que ce pays comptait encore d’hommes et de femmes politiques respectables a désormais cédé à ce pitoyable manège. Celui qu’on présente comme l’étoile montante de l’anti-sarkozysme et qui fut longtemps considéré comme le plus européen de la classe politique française, François Bayrou, adopte aujourd’hui pour assurer sa position personnelle une posture que je n’hésite pas à qualifier de politiquement irresponsable en sacrifiant lui aussi le débat européen et le rôle qu’il aurait pu y tenir.
Faire de ce scrutin un round d’entraînement à la compétition présidentielle et instrumentaliser ce moment fondamental de la vie démocratique en Europe en un vote sanction contre le gouvernement reviendra une fois de place à envoyer à Strasbourg des parlementaires sans réelle vision de l’Europe ni mandat clair pour la changer. Je le dis, c’est une stratégie minable, dont l’inefficacité est garantie. Car en cas de revers électoral, Sarkozy, tout comme Mitterrand ou Chirac en leurs temps, s’assoira sur le résultat sans changer d’un iota les choix effrénés de sa politique à l’échelle nationale.
Face aux crises et devant l’ampleur des réponses européennes à donner, en particulier là où les gouvernements nationaux semblent faillir, ce n’est pas d’un vote sanction, mais d’un vote efficace, dont les citoyens de ce pays et de l’Union ont besoin. Un vote efficace qui puisse être véritablement alternatif à la politique étroite de Sarkozy et de ses fidèles opposants, comme il serait alternatif aussi aux politiques injustes et court-termistes de Merkel en Allemagne, de Brown au Royaume-Uni ou de Berlusconi en Italie.
Face à ce rapt national de l’Europe, je n’en appellerai évidemment à aucune police – fût-elle de l’esprit et européenne de surcroît. J’en appellerai plutôt à l’intelligence des citoyens et des médias d’information dignes de ce nom. Libérons l’Europe de ses enfermements nationaux.
Donnons-lui le souffle et la détermination qu’elle mérite. C’est notre avenir qui en dépend.
Daniel Cohn-Bendit, tête de liste Europe Ecologie en Ile-de-France aux élections européennes
















KV AUTONOMIA L'Europe se heurte non seulement aux"enfermements nationaux",mais concrètement,par exemple,à l'impossibilité actuelle de modifier ses règles de fonctionnement,du fait de la règle d'unanimité dans la sphère des droits fondamentaux!